Pauvre Thomas Cromwell ! Condamné à mort à cause d’une imposture picturale.
Nous avons eu plus de chance Holbein et moi. Le roi nous a épargnés. Certes, les rêves de grandeur de ma famille ne se réaliseront pas mais je suis en vie et j’ai gagné l’amitié de mon ex-époux. Je suis passée de « jument des Flandres » à « Sœur aimée du roi ». Inespéré ! J’aurais pu être reine si mon apparence physique n’avait pas repoussé ce cher Henri VIII. Oui mais voilà, la copie, trompeuse, était nettement plus attrayante que l’original. Quel génie ce Holbein ! Quel retoucheur exceptionnel même ! Pour que mon long nez disgracieux ne soit trop visible, je suis représentée de face. La lumière est telle, que ma peau est lisse et lumineuse. Qui croirait que la variole est passée par là ? Mes mains sont fines et gracieuses. Somptueuse, ma robe de soie rouge, soulignée de passementerie en or et de perles, révèle une taille particulièrement mince. Mes bijoux sont finement détaillés et mes dentelles aériennes. Tout n’est que délicatesse et richesse dans ce portrait d’une future reine, grâce auquel le roi m’a choisie parmi d’autres prétendantes. J’aurais pu être reine d’un grand pays, m’asseoir sur un magnifique trône et porter une couronne étincelante. Reine d’Angleterre ! Il s’en est fallu de vraiment peu ! Tout s’est joué sur un malentendu pictural. Et la désillusion royale fut terrible dès notre première rencontre.
Fille de Jean III, duc de Clèves, j’ai reçu une éducation à l’ancienne qui me destinait à servir un époux. Dès mon enfance, ma famille n’a eu de cesse de me trouver le meilleur parti. Et elle a réussi. Henri VIII, roi d’Angleterre ! Oui, j’ai été mariée à Henri VIII… six mois. Je fus sa quatrième épouse. Mais en six mois de mariage, le roi qui a été fou de passion pour Anne Boleyn, sa deuxième épouse, n’a jamais réussi à surmonter le dégoût que je lui inspirais. Nuit après nuit, j’ai attendu devant son désir qui m’est resté fermé. Notre mariage ne fut jamais consommé. Quel aurait été mon destin si j’avais été aussi jolie que mon portait ? Je serais reine d’Angleterre, je serais mère et connaitrais les plaisirs charnels. Quelle frustration ! Quel sentiment cruel que ce sentiment d’impuissance ! Quoi que vous fassiez, vous n’arrivez pas à changer le cours des choses. Vous priez, vous luttez de toutes vos forces pour avoir la main sur votre existence. En vain. Sommée de quitter la cour, je suis partie le 24 juin 1540. Le 28 juillet, Henri se mariait avec la jeune et belle Catherine Howard. La vexation fut violente et absolue.
Mais ce fut bien pire pour ce pauvre Thomas Cromwell qui eut l’idée de cette alliance : il en perdit totalement la tête ! Il fut décapité par un bourreau si inexpérimenté que trois coups de hache furent nécessaires pour achever pleinement le travail. On dit que sa tête fut bouillie et exhibée sur le pont de Londres.
Alliance politique ou pas, on ne badine pas avec le désir royal.
