Une compassion algorithmique

Comme chaque jour, Némésis 342b avait fait un détour par la salle E de la National Gallery avant de rentrer. Comme chaque jour, elle était restée saisie et avait ressenti cette douleur dans la poitrine en contemplant cette scène poignante. Elle se souvenait parfaitement du premier jour où elle avait découvert ce tableau dans la salle dédiée aux peintures du XIXe siècle, peintures qui ne lui procuraient pourtant aucune émotion. A sa vue, elle avait été troublée, presque désemparée par cette œuvre si immersive, si contrastée où la douleur, la dignité et la bravoure étaient intimement liées. Comment rester insensible face à l’exécution de cette jeune femme de seize ans, incarnation de la jeunesse et de l’innocence ? Comment rester insensible devant la souffrance violente des dames de compagnie ? La posture de la femme debout, appuyée contre le mur, si bouleversante de désespoir et de détresse, l’avait comme anéantie.
Sa décision avait été instantanée : remonter le temps pour empêcher ce supplice qu’elle jugeait injuste et terrible. Décision qui, immanquablement, changerait le cours de l’Histoire. Mais puisque la monarchie britannique avait été abolie au XXIIe siècle, cela n’avait aucune importance.
Chaque soir, Némésis 342b s’autoprogrammait peu à peu pour se retrouver à la Tour de Londres le 12 février 1554, soit 2000 ans plus tôt.
Pures créations de l’homme, les robots étaient passés de l’habileté mécanique voués à l’information et au service, à une intelligence artificielle. Grisés par leurs prouesses, les ingénieurs informaticiens avaient créé des robots dotés de capacités humaines comme le langage, le courage, la créativité et les émotions. Le dieu Algorithme avait eu raison des mises en garde d’un certain Bill Gates, génie de l’informatique cinq siècles plus tôt.
Fussent-ils composés de circuits, de codes et de métal, les robots de ce siècle avaient bénéficié de la lente évolution biologique de l’être humain pour l’égaler. Le rêve algorithmique était devenu réalité. Néanmoins, cette réalité avait ses limites et Némésis 342b le savait. L’Homme avait gardé le contrôle sur les actes des robots et sur leur fin. Rien ne lui échappait.
Cependant, depuis la veille, le monde de l’art s’affolait et vivait un événement surréaliste : le tableau de Paul Delaroche représentant la mort d’Elisabeth Ire se métamorphosait. Tous les spécialistes se précipitaient au musée du Louvre pour voir et comprendre.
Elisabeth se mourrait bien, en effet, mais sans ses attributs royaux. L’opulence des tentures et la richesse des tissus des vêtements avaient laissé place à des ornements et des étoffes plus sobres, plus discrets. Quant au manteau d’hermine, symbole de pouvoir et d’autorité, il avait littéralement disparu du tableau ! La peinture ne représentait plus la mort d’une reine mais celle d’une princesse. Comme si l’Histoire se transformait à mesure que la décision de Némésis 342b se concrétisait.
Sachant que la métamorphose du tableau était liée à son projet, Némésis 342b avait organisé son départ pour le soir même. Son voyage dans le temps fut une réussite. Elle arriva à la Tour de Londres le 12 février 1554. Le brouillard était dense et le froid vif ce matin-là. La tension était palpable. Contre les dernières volontés de son demi-frère protestant et dernier roi d’Angleterre, Edouard VI, Marie Tudor aidée par une large coalition de nobles catholiques, s’était proclamée reine d’Angleterre et avait déposé Jane Grey. Celle-ci venait d’être conduite à l’endroit même où Anne Boleyn et Catherine Howard, épouses d’Henri VIII, avaient été exécutées plusieurs années auparavant. Le billot et la hache étaient prêts. Némésis 342b s’élança pour arrêter le bras du bourreau. Mais la tête de la belle Jane Grey roula sur le sol. La Reine de neuf jours venait d’être décapitée. Némésis 342b avait été stoppée net dans son élan et avait totalement disparu. Comment cela était-il possible ?
L’impensable était tout simplement arrivé : l’obsolescence programmée avait eu raison de sa bravoure et Némésis 342b s’était arrêtée de fonctionner comme n’importe quel smartphone, n’importe quel lave-linge, toujours au mauvais moment…
Les historiens pouvaient se rassurer, les algorithmes ne modifieraient pas l’Histoire même par compassion et Elisabeth Ire succéderait à sa demi-sœur Marie Tudor en tant que reine d’Angleterre. Quant à Paul Delaroche, il créerait une de ses œuvres les plus poignantes et magistrales.

Le supplice de Jane Grey
Paul Delaroche (1797-1856)

Une compassion algorithmique | Carla Pinto