Un sacrifice pour rien

Renoncer.
Renoncer à ce sacrifice, abandonner sa destinée.
Elle y songe chaque jour.
La tâche est trop lourde à porter ; la souffrance trop difficile à supporter.
Il est là dans ses bras, plein de vie, insouciant. Il rit aux éclats. Ses yeux jettent sur elle leur lumière pure et joyeuse.
Pourquoi elle ? Pourquoi eux ?
Renoncer, ne pas obéir, lutter pour épargner cette petite et si délicate existence. Qui blâmerait une mère de vouloir sauver son enfant ? Qui blâmerait une mère d’être aussi clairvoyante sur la nature réelle de l’être humain?

Les doutes, redoutables et entêtants, l’ont entièrement envahie. Son désarroi est immense et sa solitude profonde. Même dans ses heures les plus noires, elle se tait et ne laisse rien paraître. Les idées sombres se cognent dans sa tête mais son masque résiste. Lors de sa visite chez sa cousine, elle a senti qu’elle vacillait, que le courage lui manquait alors qu’Élisabeth était si sereine, si épanouie face à son destin, face au destin de son fils. Les lèvres pincées, le regard triste, presque sévère, elle tient son enfant dans les bras et joue avec lui. Elle ressent déjà cette douleur dans la poitrine que provoque la peur, douleur intense et indicible. La colère est là également, puissante.
Rédempteur envoyé par Dieu pour délivrer l’Homme de ses péchés… Une fois de plus, Dieu tente de sauver sa création. À quoi bon ? Caïn, Sodome et Gomorrhe, le déluge, la tour de Babel… Combien de fois la colère divine s’est-elle abattue sur les hommes pour les punir de leur malveillance, de leur perversité ? Il n’est pas nécessaire de sonder en profondeur l’âme du monde pour savoir que le mal caractérise définitivement les hommes. Au diable le salut de l’humanité et ses zélateurs ! Elle le sait, le sacrifice de son enfant ne changera rien ; l’Homme restera égal à lui-même. C’est sans espoir. Les épreuves et les siècles peuvent défiler, dans mille ans, deux mille ans, la haine n’aura pas disparu de la terre. Les hommes continueront à s’entretuer, à convoiter et à voler le bien d’autrui.
Peut-être même s’entretueront-ils au nom de Dieu. Pas complètement impossible.

Se résigner et accepter.
Accepter son destin.
Malgré elle, Marie accepte la souffrance à venir en dépit des larmes de fond qui la submergent chaque nuit.

Vierge à l’enfant dite Vierge de la chatouille
Masaccio (1401-1428)

Un sacrifice pour rien | Carla Pinto