Un trône à en perdre la tête

Les choses commençaient plutôt mal. Appartenant au sexe faible, ma naissance fut forcément une terrible déception pour mon père qui espérait un héritier mâle. Pour ma mère ce fut comme un mauvais présage annonçant son épouvantable disgrâce et pour moi, ce fut une interminable course d’obstacles pour accéder au trône d’Angleterre. Je suis née le 7 septembre 1533. À peine trois ans plus tard, mon père, Henri VIII, répudia ma mère, Anne Boleyn, et la fit décapiter. De mon côté, je fus déclarée illégitime et perdis mon titre de princesse. Malgré cela, je reçus une éducation humaniste complète qui fit de moi une personne cultivée et polyglotte. Grâce à sa troisième épouse, mon père eut enfin le fils tant désiré qui devint roi à neuf ans et mourut à quinze. Sa succession fut âpre et sanglante. Après avoir régné neuf jours, ma cousine protestante, Jane Grey, fut décapitée par ma demi-sœur Marie Tudor, catholique et papiste convaincue, qui réussit à ceindre la très désirable couronne d’Angleterre. Protestante et tolérante, je fus emprisonnée sur ses ordres à la Tour de Londres puis placée en résidence surveillée. La mort prématurée de Marie 1re engagea mon destin et je devins enfin souveraine du royaume d’Angleterre à l’âge de vingt-cinq ans. Mes débuts en tant que reine ne furent pas simples tant ma légitimité était contestée et mon pouvoir convoité notamment par ma chère cousine, Marie Stuart, reine d’Écosse. Dans une misogynie ambiante, je fus l’objet de nombreuses attaques liées à mon sexe ; on attendait de moi que je me marie vite et bien, car seul un homme pouvait être à la hauteur de ma fonction. Je reçus de nombreuses propositions que je refusai n’envisageant pas de devenir l’ombre d’un homme. De plus, le choix était schizophrénique : mon époux devait-il être catholique ou protestant ? Anglais ou étranger ? Dans cette atmosphère de crispations religieuses, les jeux d’alliance étaient tout simplement périlleux et pouvaient virer à l’insurrection. À l’inverse de la reine d’Écosse, je décidai donc d’être plus reine que femme renonçant au mariage et du même coup, à toute descendance.

Consciente de l’importance de mon rôle et dotée d’une profondeur de vue politique, j’intégrai mon héritage royal au plus profond de moi en me considérant au service de mes sujets. Plus chrétienne que protestante, je rejetai tout radicalisme dogmatique. Je portais avec mon peuple la grandeur et la stabilité de mon pays qui devint une des premières puissances européennes. Je fis entrer l’Angleterre dans la modernité et triomphai de tous mes ennemis, y compris du roi d’Espagne et de son Invincible Armada. Je fus incontestablement un des plus grands souverains que mon pays ait connus. Certes, mon aura romanesque est loin d’égaler celui de Marie Stuart qui sombra littéralement dans la passion au point d’en perdre sa couronne et de devoir fuir l’Écosse. Elle qui eut l’inconvenance de me braver en revendiquant mon royaume, implora ma protection. Pour avoir constamment vécu avec la peur des conspirations et de la mort, je connaissais le prix de la vie. En acceptant de la protéger, je scellai ainsi son destin. En fait de protection, je la gardai prisonnière durant dix-neuf ans. Le temps fila si vite que je n’eus jamais l’occasion de la rencontrer. Trop sûre de son droit divin, mon encombrante cousine fut incapable de résister à certains de mes sujets catholiques qui estimaient qu’elle était l’unique héritière du trône d’Angleterre. Et ce fut le complot de trop. Elle fut jugée et condamnée à mort. On rapporte que certaines preuves furent truquées. Possible. Même s’il était trop tard pour m’appesantir en regrets et en remords, je fus quelque peu contrariée d’apprendre que sa tête ne s’était décrochée qu’au troisième coup, provoquant de nombreux malaises parmi les personnes qui assistaient à son supplice. Mon père fut plus magnanime que moi lors de l’exécution de ma mère : il accepta qu’elle fût décapitée à la française c’est-à-dire avec une épée, instrument tellement plus noble que la hache. Un seul coup fut nécessaire. Un vrai travail d’orfèvre. Finalement, après avoir fait exécuter Marie Stuart, il ne me restait plus qu’un seul parent pouvant prétendre à ma succession, son fils qui était également mon filleul. La vie est tellement hasardeuse : ce pourquoi nos ascendants s’étaient tant battus les uns contre les autres, Jacques, qui ne me fit jamais grief de la mort de sa mère et dont le sort lui était indifférent, l’obtint de la façon la plus simple et devint Jacques VI d’Écosse et Jacques 1er d’Angleterre, réunifiant ainsi les deux royaumes et mettant fin à la dynastie des Tudors. Amusant non ?

Élisabeth 1re d’Angleterre

Élisabeth 1re dAngleterre
Anonyme

Un trône à en perdre la tête | Carla Pinto