Bloody me

Tout s’annonçait si bien pour moi. Oui vraiment, on peut dire que plusieurs bonnes fées s’étaient penchées sur mon berceau, avant qu’une nuée d’oiseaux noirs ne les remplacent. Je suis née le 18 février 1516. Après deux fausses-couches et deux fils morts peu de jours après leur venue au monde, ma naissance inespérée procura une immense joie à mes parents, Henri VIII d’Angleterre et Catherine d’Aragon. Certes, j’appartenais au sexe faible, ce qui forcément causa une énorme déception à mon père, mais j’étais vivante et en bonne santé. Enfant précoce et cultivée, je jouais du clavecin à quatre ans, lisais et écrivais parfaitement le latin à neuf. Mon père m’adorait. Tout n’était que respect, vénération et amour. Les têtes les plus fières se baissaient devant moi. Fille et petite-fille de rois, j’étais un magnifique parti et dès l’âge de deux ans mon père n’eut de cesse de négocier la meilleure alliance possible pour me marier. Le fils aîné de François 1er fut tout d’abord envisagé, puis lorsque j’eus six ans, on considéra la possibilité de m’unir avec mon propre cousin, l’empereur Charles Quint de seize ans mon aîné. Ensuite, on songea coup sur coup à me marier à François 1er en personne, puis à son deuxième fils, le futur roi Henri II, qui finalement épousa une riche italienne, une certaine Catherine de Médicis. Mais tout bascula violemment lorsque mon père répudia ma mère et l’expulsa de la cour pour cause d’absence d’héritier mâle. Leur mariage fut annulé et on me déclara illégitime. Fou d’amour, il épousa Anne Boleyn, ce qui lui valut d’être excommunié par le pape, et eut une deuxième fille, Élisabeth, qui de fait devint héritière du trône. Et moi, je devins sa dame d’honneur. Humiliée, blessée et obstinée, je refusai non seulement de reconnaitre qu’Anne était reine et Élisabeth princesse, mais je refusai également de reconnaitre Henri VIII comme chef unique de l’Église d’Angleterre après le schisme religieux que son divorce provoqua. Née catholique, je restai catholique. Puis mon père se lassa de sa nouvelle femme, la fit décapiter et Élisabeth perdit à son tour son titre de princesse. Trois mariages et une seconde épouse décapitée plus tard, le roi mourut. Son fils, Édouard VI, régna six ans avant de mourir à l’âge de 15 ans. Commença alors une lutte acharnée pour l’accession au trône, lutte que je remportai. Je devins reine à l’âge de 37 ans. Puis je me mis en quête d’un mari. Engendrer un héritier pour empêcher ma demi-sœur protestante Élisabeth d’accéder à la couronne d’Angleterre était ma priorité. L’heureux élu fut le prince Philippe d’Espagne que j’aimai passionnément. Mais ce fut un amour à sens unique. À ses yeux, notre mariage n’était que politique et stratégique. Cette union mécontenta de nombreux Anglais et provoqua des soulèvements que je réprimai dans le sang. Rapidement, je présentai les premiers symptômes de grossesse. Las ! dix mois plus tard, je n’avais toujours pas accouché et mon ventre se dégonfla. Ce n’était qu’une grossesse nerveuse. Aveuglée par mon désir de maternité et la promesse d’un héritier mâle tant sacralisé, je me persuadai que Dieu me punissait pour avoir toléré les protestants. Je décidai de les persécuter et fis honneur au nom sanglant de mon père. Je fus prodigue en exécutions et en bûchers, ce qui me valut le doux nom de « Bloody Mary ». On ne se défait pas aussi simplement des générations qui vous ont précédé et le poison de la religion instillait en moi cette fureur vindicative. Essayez donc de contrer votre destin quand il se met en tête de vous barrer la route : vous pouvez toujours prier et vous débattre avec les calamités de votre existence, rien n’y fait, la spirale de l’échec ne vous laisse aucun répit. Avouons-le, mon règne fut impopulaire et peu efficace. Même les éléments climatiques se liguèrent contre moi, déployant des pluies si intenses qu’elles ruinèrent les récoltes et causèrent de nombreuses disettes.
Mon incapacité à procréer vira à l’obsession et ce fut comme une succession lente de tortures où les psychodrames de mon intimité resurgissaient. Neurasthénique, déprimée, je crus de nouveau être enceinte et m’imaginai accoucher en mars 1558. Non seulement la maternité était définitivement hors de ma portée, mais les ténèbres rôdaient déjà autour de moi. En fait d’heureux événement, la grippe me rattrapa et je mourus, épuisée par une existence qui n’était pas une vie. Grâce à son redoutable talent pour la survie, ma demi-sœur me succéda en tant que reine d’Angleterre. Quant à mon très cher époux, il écrivit à sa sœur « ressentir un regret raisonnable pour ma mort » et envisagea d’épouser Élisabeth, qui eut la délicatesse de refuser. Féroce, non ?

Marie Tudor, reine d’Angleterre
Antonio Moro, 1554

Bloody me | Carla Pinto